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Francis André-Cartigny

Vers la dissolution des langues

 

Notre époque se lamente des disparitions d’espèces animales et végétales et se passionne pour l’archéologie. En revanche, elle est indifférente à l’agonie de ses langages populaires, véritables trésors archéologiques. jadis défendues par les campagnes, celles-ci entretenaient mythes et sagesse de la terre, enfin les traditions. Depuis l’industrialisation, les langues vernaculaires ont été persécutées[2], exclues de la vie sociale et voir interdites. Cette résistance au relativisme leur valut le qualificatif  d’attardés. La situation des dialectes en France est comparable à celle de la forêt. Monsieur Gaston Roupenel dans son ouvrage Histoire de la Campagne Française, publié aux Éditions Grasset, écrivait en 1932 à propos de la forêt : « son histoire est terminée quand commencent nos brèves annales ». Cette citation s’applique parfaitement au sujet de ce billet.

Dans les années 60, les « enfants » des campagnes patoisantes  quittèrent leurs villages pour travailler ou suivre l’enseignement supérieur à la ville. Déracinés, ils prirent conscience de la valeur de la culture de leurs aïeux et mesurèrent l’ampleur de cet héritage perdu, sauf à entreprendre une initiative.  Conscients que le retour aux racines guérirait  la société de consommation, ils entreprirent le sauvetage de ce patrimoine culturel. Mais,  leur combat fut teinté d’engagements politiques divers. Il fallait graver à jamais dans le marbre les mots sacrés pour assurer leur transmission. Or, ceux-ci, non codifiés par nature, n’obéissaient qu’à la tradition orale. Ce fut toute la difficulté et la raison de l’échec de cette noble ambition. La mise en forme d’une codification écrite et d’une méthode d’apprentissage allait pourtant s’élaborer.

Les nouvelles technologies avaient introduit au cours du temps nombres de néologismes induisant de nouveaux comportements linguistiques, mêmes populaires. Ce phénomène allié aux nouveaux courants de pensées anglo-saxonnes, avait fléchi la syntaxe et  les comportements culturels. Durant ce temps les dialectes locaux végétaient isolés de cette transition culturelle. Les  paroles de sagesse héritées de la tradition orale furent réduits à des slogans et les riches lexiques vernaculaires à la désuétude.  Au final les régions, ou les « pays » s’identifièrent rapidement à un folklore dégradant et à leurs produits du terroir.  Les grandes marées  culturelles et juridiques  anglo-saxonnes furent encore bien plus féroces pour les langues nationales cette fois-ci. Il s’agissait d’un phénomène planétaire qui se poursuit de nos jours par l’apport d’un vocabulaire minimaliste commun freinant le développement de l’expression en général. Icônes,  slogans,  inflation de qualificatifs et de superlatifs ont cristallisé le langage et soufflé toute personnalité.

Les finances publiques avait contribué à l’utopique sauvetage de langues européennes dites minoritaires dans les années 90. Les enseignants avaient  mis en œuvre toute leur énergie et leur volonté pour obtenir un statut officiel à des langues régionales. Dictionnaires, grammaires, méthodes d’apprentissage, mémoires et thèses firent flores. L’argent est l’engrais des affaires mais pas de la culture.  Des écoles ont offert aux familles l’option « Langue et Culture Régionale ». Puis des écoles maternelles et primaires ont assuré des plages d’initiation aux dialectes rebaptisés langues régionales ou même une langue étrangère. Des écoles conventionnées ou non ont proposé un enseignement paritaire, par exemple français/breton, dans le cadre d’une politique culturelle régionale. Tout cela a apporté aux intéressés une dose d’érudition  bien illusoire. Une  langue étrangère acquise hors du milieu familial est une langue « apprise ». Cet apprentissage demande efforts, temps, travail et pratique, pour atteindre un niveau de maîtrise convenable et doit répondre à une utilité au risque d’échouer.  La politique de relance des langages locaux répondait finalement à fournir un vernis linguistique aux nouvelles régions. Une renaissance culturelle régionale ne signifie pas grand chose. La mise en œuvre d’une « koïnè »  commune à des groupes linguistiques plus ou moins proches est artificielle  et revient à proposer un Espéranto régional, donc une langue nouvelle. Seules les langues acquises en milieu familial transmettent une part inexprimable: l’intimité.

Le plus modeste des patois s’articule en fonction d’une convention naturelle,  orale et informelle entre  locuteurs. Si des nouvelles communautés  supranationales se créent, comme l’Europe  par exemple, il faut des moyens de communication supranationaux compris de tous.  L’universel n’annule en aucun cas le particulier. L’unité linguistique allemande avait réussi. L’allemand littéraire, Hochdeutsch, était le produit des langages populaires de tous les pays germanophones qui fonctionnaient par osmose. En France les luttes linguistiques de deux siècles  ont abouti à une laïcité linguistique.

Les lamentations des mouvements régionalistes des années 60-70 furent « des cris de désespoir ou de protestations de ceux qui assistaient impuissants à la fin des langues locales ». Ces « requiem » pour un dialecte étaient l’aveu que la société moderne en fait évacuait l’esprit traditionnel du quotidien.

Philipps Eugène – Les luttes linguistiques en Alsace jusqu’en 1945 – Culture Alsacienne

May Gaston – La lutte pour le Français en Lorraine avant 1870 – Berger-Levrault 1912

Victor Nguyen: Il est question entre autre dans cet article des problèmes linguistiques dans le Sud-Ouest de la France. Les Dossiers H – René Guénon – 1983

On comprend la réaction en faveur des langues prétendument dites régionales relativement préservées de la boursoufflure contemporaine. Le phénomène est général et dépasse le cadre des seuls autonomistes. Ainsi ces savants américains dépeints par Raymond Ruyer dans sa Gnose de Princeton (Fayard 1974) qui « établissent en eux une protection douanière… contre les informations qui saturent l’espace social, comme les photons l’espace physique. Ils essaient de ne pas s’abandonner à la mentalité de nouveau riche ou de sauvage émerveillé devant l’emploi des techniques. Ils essaient d’éliminer les informations non assimilables, les nourritures étrangères. Plusieurs renoncent à la télévision. Quelques uns « oublient » systématiquement les langues étrangères qu’ils connaissent (ou inversement, reviennent, en Amérique, pour l’usage intime, à leur langue maternelle). Ce qui nous oriente vers la nature d’une évolution régressive. Déjà Levi Strauss nous a rappelé l’extrême richesse sémantique du vocabulaire des peuples qualifiés de primitifs (cf La Pensée sauvage, Plon) »

Plus récemment, nous sont venues les réflexions particulièrement fascinantes de grand linguistes catalan, Henri Guiter, dans une article consacré à L’Evolution du Langage : « Nous avons constaté par l’étude d’un nombre de traits forcément bien réduit, une dégradation progressive de la morpho-syntaxe du langage humain au fur et à mesure de son évolution : J’ai choisi l’étude de la seule morphosyntaxe plutôt que celle de la phonétique ou du lexique, parce que c’est elle qui caractérise de la manière le plus pénétrante la structure d’un langage (…)… le langage humain a subi une mutation analogue à l’évolution géologique, qui se déroule toujours sous nos yeux. Le temps a lutté contre lui et lui a imposé une érosion, un nivellement continu. Plus la langue est archaïque, plus son mécanisme subtil est apte à traduire sans ambiguïté toutes les démarches de l’esprit humain. La remontée du cours des siècles nous achemine vers un instrument de plus en plus délicat et de plus en plus parfait  (Bulletin de la Société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées orientales, Perpignan.)

 

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Cette entrée a été publiée le 5 août 2017 par dans Langage, et est taguée , , , , , , , , , .
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