Le Traité de Londres de 1839 démembre le Duché de Luxembourg, un état membre de la Confédération Germanique selon le Traité de Paris de 1815.  Réduit à ses frontières actuelles, promu Grand-Duché de Luxembourg, le roi des Pays-Bas en reste souverain à titre personnel avec le titre de Grand Duc de Luxembourg. La France, l’Angleterre et la Prusse signataires, garantissent la neutralité de l’état. A ce titre, les troupes prussiennes occupent sa place forte. La gestion quotidienne du pays est confié à un gouvernement nommé par le Grand Duc, qui finalement ne s’intéresse qu’aux revenus que lui apporte l’état.

En 1867, la France, fidèle à sa politique d’extension territoriale, caresse le projet d’annexer le Luxembourg. Elle traite secrètement avec le Roi des Pays-Bas les conditions financières d’un transfert de souveraineté. Le souverain éprouvait, à ce moment là quelques soucis financiers personnels dus à des dettes de jeux. Très secrètement, Napoléon III tente d’obtenir sans intermédiaire, l’assentiment d’Otto de Bismarck, Ministre Président de Prusse. Ces négociations s’opèrent au mépris des usages diplomatiques. Mais, Bismarck laisse entendre en privé à son impératissime interlocuteur, qu’il ne s’oppose pas  à cette affaire. Pour le principe, le futur Chancelier de fer suggère que l’Empereur des Français lui expose personnellement par écrit sa requête, donc hors du circuit diplomatique.

Rassuré, l’empereur poursuit ses transactions et  ne songe pas à contacter officiellement  les signataires du Traité de Londres. La vente du Luxembourg est arrêtée à 315 millions de Francs de l’époque. Un préfet est même nommé par le gouvernement Français. Il prépare son transfert avec sa famille vers Luxembourg. Ce pays sera-t-il annexé comme un simple département français ?

Monsieur de Tornaco, Ministre d’Etat du Grand-Duché, alerté par le Roi des Pays-Bas est rappelé d’urgence de sa résidence de vacances Belge. Il s’agissait de réunir les banquiers luxembourgeois, en résidence parisienne, afin de lancer une campagne de motivation nationale pour un rattachement à la France. Pendant ce temps  une syndication financière est organisée par Paris pour assurer le financement de l’achat. Qui aura souscrit, l’affaire étant confidentiel encore ..? Le 30 mars 1867, la France est en mesure de verser une première avance au Roi des Pays Bas. Les parties sont à présent engagées. Napoléon III  fait connaître sa victoire politique et peut rehausser son prestige.

Quand l’affaire  sera présentée aux signataires du Traité de Londres de 1839, Bismarck, fin stratège, s’étonnera d’un accord bilatéral secret entre la France et le Grand-Duc du Luxembourg. Pour le Ministre-Président de la Prusse il s’agit d’une politique du  « fait accompli » intolérable. Bien entendu, le billet personnel de Napoléon III reste dans la poche de Bismarck. Les signataires du Traité de Londres rejetteront ce projet incongru de main mise sur un pays neutre et de surplus membre de la Confédération Germanique. Bismarck, « bon prince », marque son désintérêt pour cette parcelle de « terre allemande » allant jusqu’à suggérer l’évacuation des troupes prussiennes de ce pays et ira jusqu’à proposer à la Diète la sortie politique du Luxembourg de la Confédération Germanique. Il veut ainsi marquer sa volonté de paix. Toutefois les traités qui lient le Luxembourg à l’union monétaire et économique de la Confédération Germanique,  Zollverein,  sont maintenus.

Malgré les apparences, c’est pourtant une victoire diplomatique pour la Prusse. Mais, les pangermanistes ne le comprennent pas ainsi et réprouvent sévèrement. Bismarck cache une bombe à retardement dans sa poche.  Elle explosera le jour de la déclaration de guerre de la France à la Prusse en Juillet 1870. Ce jour là, à la tribune Parlement prussien, Bismarck exhibera, offusqué,  la fameuse lettre informelle de Napoléon III  et impressionnera la communauté internationale sur les pratiques manoeuvrières du même au dépend de la Confédération Germanique et au mépris des Traités de garantie de paix du Luxembourg. L’opinion publique allemande n’appréciera pas l’action française.

En 1870, lors des négociations à propos de l’annexion de l’Alsace-Lorraine entre le gouvernement provisoire français et Bismarck à Versailles, Monsieur Thiers renouvelle une proposition faite par l’Ambassadeur de Russie: « Pourquoi annexer Metz et Strasbourg, annexez le Grand-Duché au nouvel Empire Allemand qui se constitue ? »  Bismarck ne tombe pas dans ce piège. En effet, l’irruption dans ces négociations franco-allemandes impliquerait  du coup les signataires du Traité de Londres de 1839 et de 1867. Il mesure le risque d’internationalisation des négociations de paix en cours. En cas d’échec, il craint un élargissement du conflit dont l’issue serait incertaine.

Reférence: Rohan G. l’Affaire du Luxembourg Calmann-Levy Paris 1883