Rome nommait Germania un monde diffus composé de tribus réputées « barbares », cantonnées au-delà des Alpes et du Rhin et se déclarant « Teutsches », mot étymologiquement lié à « Diet » signifiant peuple dans le langage tudesque.

Des moines itinérants irlandais, pour beaucoup des druides convertis au christianisme, entreprirent après le 4ième siècle l’évangélisation de l’Europe du Nord. Différente de l’ouest européen celtique par ses langages diversifiés et par sa mythologie spécifique, ces religieux qualifièrent cette Europe germanique globalement d’ All man. La Gaule, avant sa soumission à Rome, réunissait un ensemble de tribus celtiques aux structures sociales analogues à celles des Germains. Ces grands ensemble tribaux, disparates en apparence, formaient pourtant des peuples unis par leurs croyances et leurs langages pluriels parents. La Germanie, épargnée par la romanisation, su conserver sa conscience légendaire et sa tradition orale. Bien plus tard, elle vivra une véritable révolution politico culturelle qui la conduira à réformer le christianisme monolithique au 16ième siècle.

Après la chute de l’Empire Romain, ce que l’on nommait Germanie, ou encore Allemagne par déformation d’All man, ne correspondait peu ou pas à un espace politique cohérent. Au 10ième siècle, inspirée des structures de l’Empire Romain déchu, elle s’organise pourtant en Saint Empire Romain Germanique. La religion chrétienne et les langages Deutsch unissaient culturellement ces peuples réunis en divers états féodaux auxquels adhérèrent également d’autres nations non germanophones chrétiennes d’Europe centrale, slaves notamment. Religion et langue ont assuré le lien social au cours de l’histoire de cette confédération mouvante allemande.

La Langue de Luther

En traduisant la Bible hébraïque, Luther, moine augustin, initiateur de la Réforme du 16ième siècle, voulu rendre au christianisme l’ « authentique » révélation divine. Entreprise colossale que celle de traduire les Livres Sacrés, cachés par l’Eglise, de l’hébreu en un langage compréhensible par tout le monde germanophone partagé en une multitude de langages parents.

Dans sa reformulation du Christianisme, le traducteur fit preuve d’une clarté d’esprit exceptionnelle et d’une parfaite connaissance des bases communes des langages populaires allemands et des structures de pensées propres à cet agglomérat culturel globalement nommé « allemand » ou « deutsch ». Avec la Bible de Luther publiée, naissait la langue littéraire supra allemande : le Hochdeusch.

En recevant cette Bible ouverte à tous, le peuple adopta naturellement, pour son accessibilité, la langue écrite unifiée: le Hochdeutsch. Chacun aura retrouvé dans ce langage le style et l’intimité naturelle (Gemütlichkeit) de son propre parler et par lequel la foi chrétienne lui fût transmise, et, plus encore… La langue de Luther, synthèse des dialectes « allemands », devint le trait d’union d’une Allemagne pourtant divisées politiquement et religieusement. Malgré les divisions religieuses, un début de sentiment d’appartenance à une nation se développa peu à peu. La langue véhicule d’une pensée allemande était née. La vieille mythologie endormie dans les consciences populaires réveilla l’imaginaire germanique et une philosophie allemande libérée des interdits romains se développa.

La langue de Luther, littéraire certes, une première phase dans l’histoire de l’unité Allemande, préparait discrètement les conditions naturelles d’une osmose intellectuelle.