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Francis André-Cartigny

Le printemps du Platt (Francique luxembourgeois)

Dans les années 1970, de nouvelles revendications linguistiques  surgissaient en Moselle.  Mais cette fois-là, il s’agissait d’un mouvement adossé au phénomène général de sauvegarde des langues régionales et principalement celles des périphéries françaises. Ces revendications se dénotaient des luttes linguistiques récurrentes passées pour le maintien de la langue allemande en Alsace et en Moselle depuis le décret de la Convention en 1794.

D’une façon générale un besoin de reconnaissance identitaire et culturel prenait le relais des luttes autonomistes passées. Il s’agissait d’une prise de conscience post événementielle  de Mai 1968 par les nouvelles générations en faveur de la qualité de vie, d’un retour aux racines, des valeurs de la terre et de  la défense de la nature.

Le langage populaire local,  une branche de l’allemand moyen, Plattdeuscht, proche du luxembourgeois, restait vivace en apparence, dans la région frontalière traditionnellement germanophone du Nord Thionvillois. Pourtant, le parlé mosellan régressait rapidement dans les zones urbaines ou industrialisées et  les campagnes n’étaient pas à l’abri de ce phénomène. Cette situation ne laissa pas indifférent un ensemble de jeunes étudiants et étudiantes. A cette prise de conscience s’ajoutaient des états d’âme à propos de la construction aux portes de Thionville de la centrale nucléaire de Cattenom  à quelques kilomètres des frontières luxembourgeoises et allemandes.

Un mouvement de défense du Platt se constitua et alerta la région sur la situation précaire du véhicule culturel et identitaire du pays. Cette initiative fut dans l’ensemble bien accueillie par les nombreux locuteurs d’alors et ce fut même un succès. Cependant, les leaders orientèrent leur mouvement vers des idéaux écolo-nationalistes luxembourgeois. Devant ces orientations, les sympathisants affichèrent  une certaine réserve quant à la tournure nationaliste du mouvement, mais ils restèrent attentifs à l’aspect sécuritaire nucléaire.

Française depuis la fin du 17ième siècle, Thionville, sa périphérie et les territoires nord de la rive gauche de la Moselle, pour résumer, sont en effet historiquement  luxembourgeois,  nommés jusqu’en 1870 Luxembourg Français. Quant à la rive droite du même secteur, les localités sont historiquement lorraines, du Bailliage d’Allemagne, nommées jusqu’en 1870 Lorraine allemande. La Vallée de la Moselle fut une véritable frontière culturelle et dans une certaine mesure encore de nos jours, mais l’ensemble est luxembourgophone. En 1870, Thionville ainsi que l’ensemble de l’Alsace et de la Moselle furent annexées au Kaiserreich jusqu’en 1918 et une nouvelle fois de 1940 à 1944/45. Durant ces périodes la langue allemande fut rétablie d’une façon générale.

Selon les responsables du mouvement de défense du langage local, la langue allemande aurait affaibli et dénaturé le Platt au cours des dernières

 annexions.  En fait, le mouvement entendait démontrer la nature exclusivement luxembourgeoise du Platt et dénoncer son caractère allemand. Il souhaitait le promouvoir comme langue officielle non administrative du pays et  le voir enseigné dans les écoles. Ces revendications firent écho aux  idées en cours au Grand-Duché.

Les origines luxembourgeoises du Pays Thionvillois sont lointaines, mais la circonscription reste teintée de cette culture. Affirmer que le Thionvillois soit historiquement lorrain est une confusion historique en effet. Ainsi, le mouvement de défense commença un long travail pédagogique et tenta de réveiller  la fibre patriotique luxembourgeoise dans cette région.

Le groupe de jeunes gens,  à l’origine de ce mouvement, fonda en 1975 une association nommée « Hémechtsland a Sprooch » (Pays natal et langue). Son objet social fut la défense et la promotion de la langue et culture luxembourgeoise. Pour réaliser ce projet, l’association publia une revue du même nom devenue très célèbre dans le pays. Elle organisa des cours de Luxembourgeois. Diverses manifestations sur les thèmes culturels et musicaux furent organisées régulièrement dans les villages de l’arrière pays.  Un petit groupe musical se  réunissait sous l’appellation de Déi vum Museldal  (ceux de la Vallée de la Moselle). Il rencontra un vif succès lors de ses animations itinérantes dans les tranquilles campagnes de l’époque et il proposait de vieilles chansons dans la langue populaire du pays. Il assurait ses propres productions musicales arrangées aux instruments anciens et restaurés pour l’occasion. Ce fut une époque mémorable, folklorique et bon enfant finalement.

Le fondateur, le  pilier de l’organisation, un étudiant en linguistique à l’époque, se livra à la tache avec enthousiasme. Une somme considérable de travaux, d’études et de productions marqua à jamais l’histoire de cette contrée luxembourgophone qui s’étend bien au delà des frontières nationales : Grand-Duché de Luxembourg, Luxembourg belge et Allemagne voisine. Un autre aspect de cette remarquable initiative prétendait représenter la Voix de la Luxembourgophonie et posa les fondations d’une « académie du Platt », en quelque sorte. Une part des militants considèra cette dernière ambition comme un appel au rassemblement du pays autour de la culture, voir de la conscience nationale luxembourgeoise, ce qu’elle ne put accepter.

Cette suggestion d’adhésion au sentiment national luxembourgeois, généra un profond désaccord  entre les responsables et même aux sympathisants. Au cours d’une assemblée générale extraordinaire en 1977 la clarification de la doctrine du mouvement et le choix du drapeau de l’ancien Duché du Luxembourg en signe de ralliement national lors d’une prochaine manifestation contre la centrale nucléaire de Cattenom déplut à bon nombre d’adhérents. Au regard de la population, conservatrice par nature dans cette circonscription du département de la Moselle, ces projets ne répondaient pas à son attente.  Ce désaccord doctrinal encouragea le groupe opposé à créer une nouvelle association sous le nom de Wéi Laang Nach ? (Combien de temps encore ?) Elle connut rapidement le succès, mais d’une saveur différente. La première organisation, politiquement plus à droite et nationaliste, restait malgré tout bien acceptée dans les milieux ruraux, mais la seconde, politiquement plus à gauche, franchement antinucléaire et anticléricale, reçu les faveurs des milieux éducatifs et universitaires. De cette partition, le monde des locuteurs s’interrogea. En fait la population n’en voulait pas tant, elle avait connu bien des tyrannies idéologiques depuis des siècles. Un combat autonomiste luxembourgeois faisait plutôt sourire, mais le mouvement restait sympathique malgré tout à leurs yeux.  En tout cas, ce mouvement en faveur du Platt n’indifférait personne. Il occupait la place d’un véritable mouvement de renouveau linguistique de culture et de traditions locales pour une bonne partie des germanophones, mais aussi pour de nombreux sympathisants francophones ralliées aux idées régionalistes et écologistes.

Les élus considérèrent la chose trop sérieuse, quand le fondateur d’Hémechtsland a Sprooch se présenta aux élections cantonales de 1983 dans l’arrière pays (Hettange-Grande/Rodemack), sur la base d’un programme populiste. Il réussit à mettre en ballottage un des barons politiques de ces lieux et de ces temps. La conscience du pays thionvillois fût bel et bien interpellée malgré la fracture interne du mouvement général en faveur du Platt.  Ces résultats inquiétèrent les représentants des pouvoirs publics, mais flattèrent un certain nombre d’élus ruraux conservateurs et provoquèrent l’irritation d’une autre frange de la population thionvilloise plutôt jacobine.

Après une période ascensionnelle évidente de quelques années, la forte dissension entre les deux associations de sensibilités adverses, affaiblit le mouvement historique qui aborda une longue agonie. Les résultats des élections cantonales de 1983 obtenus par le fondateur du mouvement historique semblaient pourtant démontrer le contraire! N’est-ce qu’un feu de paille ? Un problème identitaire existait bel et bien comparable à celui constaté en Alsace exprimé politiquement dans les années 90 en faveur d’une droite populiste.

Ce mouvement, comme beaucoup d’autres à cette époque, s’inscrivait dans la nouvelle atmosphère  post Mai 1968. Nos jeunes contestataires fréquentaient, bien souvent, les mêmes écoles prestigieuses et confessionnelles. Ils baignaient dans l’atmosphère générale qui alors libérerait les esprits. Mais, à Thionville, vieille cité luxembourgeoise assiégée en 1643 par le Prince de Condé lors des « Guerres contre l’Allemagne » (c’est le titre des mémoires du Prince), la culture conservatrice modérait les débordements et les contenait  au stade de l’esprit. Tous ces enfants de cette époque élevés dans les familles germanophones reçurent une éducation catholique. Ils conservaient une attitude politiquement correcte, même au cours des manifestations anti-nucléaires où aucun débordement ne put leur être reproché. Nous sommes bien loin des exactions politiques connues dans certaines provinces périphériques.

Vint pour ces jeunes gens, le temps des études et des voyages, à une époque où la régionalisation en France battait son plein. Parmi toutes ces provinces, l’Alsace, la Bretagne, le Pays Basque et la Corse se démarquaient particulièrement pour leur fidélité à leur langage populaire dans toutes les couches sociales et parmi les jeunes, actifs et  même combatifs. Les contacts et les échanges entre étudiants d’une même sensibilité se nouent forcément sur les campus universitaires. L’attachement des populations du Sud Ouest de la France à leur culture et à leur langage et surtout à leurs traditions impressionna certainement nos jeunes militants. « L’engouement de la région thionvilloise pour sa culture reste bien tiède« , pensaient-ils. Le pouvoir central, dans ces conditions tarda à appliquer  les nouvelles dispositions culturelles et linguistiques régionales, envisagées par la loi pour les collèges et lycées.

Les responsables des mouvements entreprirent un travail d’étude et de recherche de longue haleine. Le jeune président allait sur le terrain trouver les locuteurs les plus anciens dans chaque village. Il s’entretenait avec eux et enregistrait sur bandes magnétiques leurs conversations en dialecte, afin de prélever un échantillonnage  significatif des formes d’expressions propres authentiques aux fins d’inventaire linguistique et d’analyse de la situation. Il suffisait de les comparer aux relevés antérieurs réalisés au cours du 19ième siècle pour en tirer les conclusions. Pareille expérience a été tentée en 1888 par les linguistes impériaux allemands.  Ce travail n’est qu’un exemple par les nombreux travaux  entrepris par l’animateur du groupe. Les résultats de ces inventaires, montraient une situation critique du Platt. Ces résultats appuyaient la cause du sauvetage du langage local.

Depuis la fameuse scission intervenue en 1978, Hémechtsland a Sprooch, mouvement historique, a vu son activité ralentir peu à peu et discrètement, comme le tour continue de tourner alors que le potier a arrêté son travail. Quant à Wéi Laang Nach ?, son démarrage est boosté par ce réseau très solidaire de l’éducation nationale qui ne marque peu de goût pour le nationalisme. L’association affichait clairement une sensibilité plus orientée vers un  Platt sans frontière  mais aussi une revendication ferme et crédible de l’application des directives du Ministère de l’Education Nationale sur l’introduction des langues régionales en classe. Elle réussit avec le temps. Ce combat, elle le gagna grâce à la solidarité des mouvements des cultures régionales de toute la France. Elle abandonna l’appellation Platt du langage populaire pour l’appellation Francique.

Hémechtsland a Sprooch persistait et s’enfermait dans ses conceptions nationalistes luxembourgeoises. Les deux associations se complétaient pourtant. Elles fournissaient un travail impressionnant et livrèrent tant de combats utiles. Ces mouvements  s’ajoutent à l’histoire du pays. Avons-nous vécu le dernier soubresaut du Platt ? Le tour du potier s’est arrêté à présent. Hémechtsland a Sprooch suspendit hélas ses publications en 1997. Quant à Wéi laang nach ?, elle fête gentiment ses 30 ans en 2009 dans une petite auberge de Hunting où elle a vu le jour. Ses activités sont également réduites, pour ne pas dire plus. Sa publication Gewan est également suspendue.

Deux figures ont marqué ces deux ailes d’un grand mouvement pour une prise de conscience  de la chute programmée d’une langue: Albert Piernet, spécialiste en dialectologie, linguiste diplômé de l’Université de Strasbourg, professeur de lettres françaises, diplômé de l’Université de Bilbao et professeur de Basque etc. à qui le Platt doit beaucoup. Il a parcouru un véritable chemin vers tous les locuteurs sans distinction. Il créa le premier cours de Luxembourgeois. Il faut le remercier. Et Daniel Laumesfeld, docteur en linguistique à qui nous devons la reconnaissance universitaire du Platt, par sa thèse sur celui-ci justement et le réveil d’une conscience inter-frontalière culturelle par son action et ses publications. Il faut le saluer. Deux hommes de sciences, doublés de qualités artistiques musicales et littéraires incontestées, mais représentatifs de la fracture politoco-idéologique en France. Grâce à leur action et à celle de leurs nombreux compagnons, le Platt peut présenter ses lettres de noblesse alors que le Parlement du Grand Duché votait en 1983 une loi historique sur la reconnaissance nationale de leur langage populaire.

Les revues de Monsieur Albert Piernet sont toujours recherchées à ce jour. Son premier cours de luxembourgeois donné dans l’arrière salle du Café du Beffroy de Thionville en 1977 a déclenché un raz de marée de demandes de cours et à fait tache au Luxembourg. Quant à Daniel Laumesfeld, disparu en 1991, sa mémoire reste toujours présente. Depuis cette prise de conscience la langue régionale existe mais elle prend l’habit d’un patrimoine de mémoire, conforme à l’air du temps.

Le Platt tant combattu, souvent par ses propres locuteurs, parfois menacé, interdit dans les cours de récréation lors des diverses francisations du pays, a trouvé sa liberté d’expression. Mais, beaucoup de voix se sont éteintes. Dans quelques années, rares seront les dialectophones. Grâce aux actions de l’Association Wéi Laang Nach?  le luxembourgeois est enseigné  depuis plus de 20 ans dans certaines écoles primaires et en classe de maternelle du Val Sierckois et aussi au Collège de Sierck les Bains. Le miracle luxembourgeois y est pour quelque chose. Il est chanté lors de soirées musicales par un groupe inter-régional nommé Manijo. En effet, on ne craint plus le Platt et on ne se moque plus de ses locuteurs. Les brimades,  nombreuses et sans pitié, ont cessées.

Enfin, une langue populaire ne peut faire l’économie d’une langue littéraire collatérale sous peine de s’appauvrir.  L’eau, coupée de sa source, croupit. Le manque d’enthousiasme  pour l’apprentissage de la langue traditionnelle allemande est regrettable et a contribué à la lente dévitalisation de notre parler populaire.  Aussi 1975 marque le dernier soubresaut linguistique dans la région et s’inscrit dans l’histoire, répétons-le. Nous le devons à Albert Piernet en premier lieu.

*

Les dialectes germaniques, ont pour origine « une langue mère, dans laquelle elles puisent tous. Cette source commune renouvelle et multiplie les expressions d’une façon toujours conforme au génie des peuples (Madame de Staël).

« Remarquons qu’il est plutôt curieux d’appeler particularisme l’attachement à ce qui est, ni plus ni moins, votre langue. Nous avons vu que le dialecte a toujours été la langue des Alsaciens. Et que le haut-allemand, qui en est le prolongement naturel a servi aux Alsaciens de moyen d’expression écrite dès son adoption par le monde politique, commercial et culturel allemand… qui oserait taxer de « particularisme » le fait de plaider pour le français au Québec ou l’allemand  en Autriche sans se couvrir de ridicule ? C’est peut-être un particularisme vu de la Tour Eiffel, ce n’est pas un particularisme en Alsace. » (Eugène Philipps – L’Alsace face à son destin. La Crise d’identité)

« Quoi qu’il en soit, c’est le particularisme linguistique de l’Alsace qui a toujours été mis en cause par les nationalistes. Cela d’autant que le dialecte et le haut-allemand sont les composantes d’essence allemande de l’identité linguistique de l’Alsace. » (Eugène Philipps – L’Alsace face à son destin. La Crise d’identité)

Bibliographie:

La Lorraine FranciqueDaniel Laumesfeld – L’Harmattan – Paris 1996

Revues Hémechtsland a Sprooch, Hot a Mar, Hënt, Zans

Revue Gewan,

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